DOUTER

 

 

 

On voit souvent un chien, un chat, un cheval hésiter. Un coq aussi. Ou un chevreuil. L’hésitation se peint dans leur comportement. Ils avancent, ils reculent, ils tournent la tête, ils lèvent une jambe ou une patte qu’ils reposent aussitôt, ils renâclent devant l’obstacle, ils semblent prendre un élan qu’ils retiennent au dernier moment, ils ont l’air de vouloir et ils ne veulent pas. Ils hésitent. Mais ils ne doutent pas.

Le doute suppose une remise en question à l’allure métaphysique qui est le propre de l’homme. À peine ai-je suggéré que l’homme est ouvert sur le tout ou qu’il se recrée lui-même en se pensant que je m’interroge sur le bien-fondé de mon affirmation. « Une fois que ma décision est prise, écrit Jules Renard, je balance longuement. » À la limite, l’homme est amené à douter non seulement de ses choix, de ses actes, de ses paroles, de ses pensées, mais de sa propre existence. Le plus grand des philosophes français, qui a beaucoup d’autres titres à une gloire qui ne lui est pas mesurée, est surtout connu du grand public pour s’être servi du doute comme d’une méthode paradoxale et d’un levier capable de le rassurer enfin sur sa propre existence et de soulever le monde.

Le doute, comme l’étonnement qui est à la source de tout savoir et de toute philosophie, marque un recul, une inquiétude.

Il y a quelque chose qui ne va pas. Il y a comme une faille quelque part. Il y a une question qui se pose. Si tout était à sa place, si aucun problème ne surgissait, il n’y aurait pas d’étonnement, il n’y aurait pas de doute. Il n’y aurait pas de pensée. L’homme pense dans des trous, des intervalles, des manques. Il pense toujours à la marge. Il veut savoir ce qu’il ne sait pas. C’est une bataille des frontières qui n’en finit jamais. Il se jette dans le besoin et dans l’incertitude. Il meurt d’angoisse. Il s’étonne et il doute.

Le doute se situe à cette altitude moyenne qui est occupée par l’homme. La matière ne doute pas. L’animal ne doute pas. L’être ne doute pas non plus. Ce qui permet de douter, ce qui contraint à douter, c’est que le mal est mêlé au bien et le mensonge à la vérité. Le doute se faufile à travers le temps.

Quand le doute s’installe, c’est que le malheur pointe le bout de son nez. Arrive aussi la pensée. Bras dessus, bras dessous.

Où il y a du doute, il y a du malheur. Où il y a du malheur, il y a de la pensée. C’est comme ça. « L’homme, écrit Hegel, est un animal malade. » La pensée, naturellement, est allègre et très gaie, conquérante, triomphante.

De quelqu’un de doué et de vif dont les idées défilent à toute vitesse et avec cette facilité qui n’exclut pas la rigueur, on dit volontiers qu’il pétille. Mais, s’il n’est pas un simple jeu de mots et d’idées superficielles, le pétillement aussi est nourri d’inquiétude. Il sort d’un abîme d’angoisse, comme chez Oscar Wilde, chez Jules Renard ou chez Woody Allen, par exemple, pour prendre les premiers noms qui nous viennent à l’esprit. L’homme pense parce qu’il n’est pas à sa place ni à son aise dans le tout. Et la révélation de ce malaise, nous lui donnons le nom d’étonnement quand il s’agit d’une surprise vague et émerveillée devant les mystères du tout et le nom de doute lorsqu’il s’agit d’une inquiétude devant notre propre indignité et notre insuffisance à dégager clairement et sans hésitation la vérité de l’erreur.

Le doute suffit à montrer à quel point la pensée est divisée contre elle-même. Elle est son propre ennemi. Elle ne pense qu’à se nier et à soutenir le contraire de ce qu’elle vient d’assurer. Elle se pose en s’opposant. Elle ne rêve que de se détruire pour renaître plus forte. Pendant plus de deux mille ans, de Zénon d’Élée et de Socrate à Hegel et à Marx, ce jeu tragique de la pensée qui n’avance et ne prospère que sur ses propres ruines prend le nom de dialectique.

Il n’est pas nécessaire de faire un dessin pour vous convaincre que, liée au temps, la pensée, tout naturellement, est liée aussi au mal. Il n’y a de pensée que parce qu’il y a un manque quelque part – et nous ne savons pas où. Vous souvenez-vous du tout, à l’origine de l’origine, en train de se distinguer du néant ? Le tout reste hanté par le rien. L’être est la cohérence et la plénitude mêmes. Le tout est plus plein de trous que le gruyère – qui n’en comporte d’ailleurs pas quand il est de Gruyères. La pensée s’acharne à combler comme elle peut ces trous qui la plongent dans la stupeur. C’est une tâche infinie. De temps en temps, elle se décourage, elle reprend souffle, elle regarde le chantier, elle s’appuie sur sa pelle et elle compte les trous : elle doute.

La grandeur de l’homme vient d’abord de ses limites et de ses efforts inutiles. Elle vient d’abord de sa faiblesse. C’est quand il doute que l’homme est vraiment homme. On assiste, avec le doute, à une de ces inversions si courantes dans l’improbable roman du tout et surtout dans la longue nouvelle de l’homme qui y est insérée. Bomber le torse, faire le malin, conquérir les terres et les femmes du voisin, être plus puissant que les autres, c’est épatant. La faiblesse, pourtant, est plus forte que la force. À la longue au moins, les faibles n’en finissent pas de l’emporter sur les forts. Alors, ils deviennent les plus forts et la faiblesse et le doute les menacent à leur tour. Plus que la certitude à tête de bœuf, le doute est porteur d’avenir.

Un jour, j’imagine, il y a quelques millions d’années, une espèce de singe, ou quelque chose comme ça, un primate en tout cas, un peu moins doué que les autres, fatigué de ses échecs, s’est tout à coup arrêté de cueillir des fruits un peu trop hauts pour lui ou de courir après une proie qu’il ne rattrapait jamais. Il s’est assis, découragé, et il s’est mis à pleurer sur son destin si sombre. L’homme était en train de naître.

Presque rien sur presque tout
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